Séraphine de Senlis

1864-1942 : « Qui se souvient encore de Séraphine Louis, dite Séraphine
de Senlis née au village d’Arcy, dans l’Oise le 2 septembre
1864 et morte le 11 décembre 1942, à l’asile psychiatrique
de Clermont-de-l’Oise, puis enterrée à la fosse commune?
Qui se souvient de cette vie cachée, de ce destin prodigieux
qui fit d’une humble femme de ménage, un des plus stupéfiant
peintre halluciné du XXe siècle, rarement exposée aux cimaises
des plus grands musées du monde qui pourtant la conservent
dans leurs réserves ?
Par quel étrange destin, est-elle rayée du monde, oubliée des
histoires de l’art, comme si le passage par la démence avait
tout brûlé derrière elle, ou bien comme si l’exposition de ses
tableaux risquait de provoquer un incendie ?
Que dire de ses délires qu’elle a retranscrits dans sa solitude
d’internée, de son silence obstiné à l’égard des autres malades,
de son refus de peindre, à jamais ?
Que penser de cette peinture incomparable, complètement
inédite, venue de quelles secrètes contrées d’âme, remontées
de quels gouffres obscurs ?
Quelles forces l’ont conduite pour réaliser ces vastes compo-
sitions florales et à qui étaient-elles dédiées ?
Que serait-elle devenue si elle n’avait rencontré un jour un des
plus fameux esthète de son siècle, Wilhelm Uhde, qui la guida
et la protégea jusqu’à ce que la folie s’emparât d’elle ?
Que seraient devenus ces petits tableaux qu’elle exécutait et
échangeait contre de la nourriture ? Auraient-ils connu le même
destin que ceux qu’elle composa plus tard, vastes et puissants,
pourchassés au nom de l’art dégénéré , par les nazis ?
Quelle tendresse et quels émerveillements se cachent derrière
ce visage fruste et rustique ? Quel est le secret de ces mains,
lourdes et épaisses, qui ont tant ciré de parquets et frotté de
linge dans les lavoirs glacés, capables cependant d’inventer de
telles fleurs ?
Quels appels confie-t-elle à ses bouquets ? Que veut-elle nous
dire, elle qui ne sait pas bien s’exprimer ?
Et si la folie de Séraphine, qui l’a plongée dans la nuit la plus
totale, dans l’absence du jugement, avait été le passage obligé
à l’avènement de ses chefs-d’œuvre ?
Et s’il avait fallu traverser tant de douleurs pour atteindre au
secret ?  »

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Alain Vircondelet
Séraphine
de la peinture à la folie
Albin Michel

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